«Quand des militaires entrent en politique, ils gâchent l’armée et la politique»

 

 

 

 

Ahmed Ould Daddah. Président du Rassemblement des forces démocratiques (RFD)

«Quand des militaires entrent en politique, ils gâchent l’armée et la politique»

 

 

 

-Avez-vous des informations sur l’état de santé du président Mohammed Ould Abdelaziz, et savez-vous quand il rentrera en Mauritanie ? Que pensez-vous de la manière avec laquelle sa maladie est gérée ?

Nous n’en avons aucune idée. C’est le cas également de l’opinion mauritanienne. Tout ce que nous savons est que sa vie n’est pas en danger. Nous tenons ces informations de plusieurs sources fiables. Au-delà, nous regrettons qu’il n’y ait pas eu de commission d’enquête pour déterminer avec exactitude dans quelles circonstances le chef de l’Etat a été blessé. Ensuite, le minimum requis aurait été de publier tous les jours ou, à tout le moins, une fois par semaine un bulletin de santé signé par ses médecins traitants. Actuellement, c’est le flou total.

-Quelle est la situation au plan politique ?

Elle est grave. Il y a de toute évidence un vide institutionnel. Et vous savez tout comme moi que la nature a horreur du vide. Les institutions de notre pays sont aujourd’hui en panne. Le pouvoir n’avait déjà pas de légitimité. L’Assemblée nationale est illégale. La nouvelle assemblée aurait dû commencer à travailler en novembre 2011. Or, nous fonctionnons toujours avec l’ancienne. La situation présente est d’ailleurs assez ridicule. Théoriquement, notre constitution consacre la séparation des pouvoirs. C’est le cas particulièrement entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Or, le mandat de l’Assemblée a été « prorogé » par
décret. Ce qui est complètement illégal. Un tel cas s’est bien produit une fois durant les années 70. L’assemblée avait adopté une loi pour proroger le mandat de ses membres d’une année, je crois. Cela, à la différence qu’elle l’avait fait durant son mandat. Malheureusement, ce n’est pas le cas dans la situation qui est aujourd’hui là nôtre.

-Est-ce que vous craignez que cette situation de blocage dégénère ?

Bien sûr que nous le craignons, surtout que tous les indicateurs sont au rouge. Comme je viens de vous le dire, la situation était extrêmement grave. Il y avait un blocage politique. Il n’y avait déjà pas de dialogue et de concertation entre le pouvoir et l’opposition avant la blessure du président Mohammed Ould Abdelaziz. Le pouvoir n’écoutait pas nos positions. C’est la raison pour laquelle j’insiste sur le fait que notre formation, le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), est un parti démocratique qui est fondamentalement contre la violence et contre le règlement des problèmes politiques par la violence. C’est, heureusement, une voie que la Mauritanie, malgré le nombre élevé de coups d’Etat, n’a pas emprunté. J’espère qu’il en sera toujours de même.

-La situation va si mal au plan social ?

Le moment n’est pas au bilan, car si je devais en établir un il serait très très négatif. Nous avons besoin de tout. Je fais allusion à l’éducation, à la santé, aux infrastructures, à la nourriture… Une partie de la population ne mange pas à sa faim. Le constat est à mon sens grave lorsque l’on connaît les nombreux atouts que recèle notre pays. (Une population jeune estimée à près de 3,5 millions d’habitants et un pays recelant d’innombrables richesses, dont notamment de l’uranium, du phosphate, du fer et du pétrole. Ndlr).

-Quel est le taux de chômage actuellement en Mauritanie ?

Il faudrait plutôt essayer de connaître le nombre de gens qui travaillent. Pour le taux de chômage, on parle de 35%. Personnellement, je n’y crois pas. Il n’y a pas un mauritanien sur dix qui travaille. C’est le cas, du moins, de notre jeunesse. Vous devez savoir que 75% de la population a moins de 29 ans. Rares sont ceux qui ont un travail régulier et rémunéré. Il s’agit-là d’un paradoxe : la Mauritanie est un pays riche, mais dont le peuple est pauvre. En règle générale, les jeunes n’ont pas de formation appropriée, pas de travail, pas d’avenir et pas d’espérance. Ils vivent la pire des situations.

-Il y aurait, selon vous, une volonté de vider les institutions de leur substance et d’affaiblir les contre-pouvoirs existants ?

Nous vivons sous un régime militaire. Vous savez, lorsqu’on a l’habitude de donner des ordres au lieu de faire appel à des juristes ou de se concerter avec les politiques, cela génère des situations comme celle qui est la notre aujourd’hui.

-Un mot, justement, sur les militaires que tout le monde présente comme les véritables détenteurs du pouvoir en Mauritanie...

Comme vous le savez, l’armée est un pilier de la souveraineté. Elle est un maillon essentiel de la défense de l’intégrité territoriale. Un pays comme la Mauritanie qui a un territoire aussi vaste et autant de richesses a besoin d’une armée forte. Néanmoins, quand des militaires entrent en politique, ils gâchent à la fois l’armée et la politique. L’intérêt du pays, de mon point de vue, c’est que l’armée s’occupe uniquement de la défense et de la sécurité.

-Que préconisez-vous pour sortir de la crise ?

Nous sommes dans une situation où les institutions sont en panne et où le pouvoir législatif n’existe pas. Le pouvoir exécutif est, quant à lui, en situation d’empêchement. Dans ce cas-là, la seule voie fiable et sûre pour avancer c’est le consensus. Nous pouvons nous inspirer de la démarche qui a abouti, en juin 2009, à la conclusion de l’accord de Dakar, pour sortir le pays de la crise. Après le coup d’Etat qui a porté Mohammed Abdelaziz au pouvoir et le vide que cela avait entraîné, toutes les forces politiques se sont concertées grâce à l’appui et à l’aide politique de pays amis et d’organisations comme la Ligue arabe, l’Union africaine, l’organisation de la conférence islamique, l’Union européenne et les Nations unies.

Tout le monde avait encouragé et participé, à des titres divers, à cette concertation entre Mauritaniens qui a abouti à un consensus. Ce consensus nous a permis de sortir de l’impasse dans laquelle nous étions. Malheureusement, ce consensus n’a été respecté ni dans la lettre ni dans son esprit. La poursuite du dialogue entre gouvernement et forces politiques de l’opposition pour approfondir la démocratie et garantir la stabilité du pays n’a jamais eu lieu. Nous avions un peu l’impression que l’accord de Dakar n’avait pour but que de permettre au nouveau gouvernement de se mettre en règle vis-à-vis de l’opinion internationale et surtout des bailleurs de fonds.

-Regrettez-vous d’avoir cautionné ce processus ?

Soyons clairs : nous y avons participé avec un souci de sortir de l’impasse et en étant convaincus que cet accord allait créer les conditions d’une élection présidentielle crédible et instaurer des conditions de transparence et de rigueur. Il était convenu aussi que le dialogue se poursuive et que les défaillances et les insuffisances soient comblées par le dialogue. Malheureusement encore, le dialogue en question s’est terminé en queue de poisson.

-Comment l’opposition a-t-elle pu manquer, à ce point, de vigilance ?

Le RFD que j’ai l’honneur de diriger a exigé des garde-fous. Une partie de nos exigences ont été satisfaites. Sachez toutefois qu’il ne s’agit que d’une écriture sur du papier… des paroles en l’air. Nos interlocuteurs, nous le constatons aujourd’hui, étaient venus aux discussions avec l’idée de tout accepter mais de ne rien appliquer. Que chacun assume ses responsabilités. Nous sommes tous majeurs et vaccinés. Présentement, ce vide institutionnel et cette menace terroriste qui pèse tout le long de nos frontières qui sont de l’ordre de 2300 km avec le Mali nous inquiète au plus haut point. Nous espérons que face à cette épreuve majeure que traverse la Mauritanie, toutes les forces se concerteront et jetteront les bases d’un système stable, fiable et durable. Il n’y a pas d’autres solutions aujourd’hui. Les forces politiques doivent en toute responsabilité (opposition et mouvance présidentielle) se concerter et privilégier l’intérêt du pays. Il faut mettre de côté les rivalités entre personnes et trouver une solution capable de mettre la Mauritanie sur les rails de la démocratie.

-Donc, vous n’êtes pas de ceux qui préconisent d’attendre bien gentiment le retour du président Mohammed Ould Abdelaziz…

La nature a horreur du vide. Le constat est valable pour n’importe quel pays aussi puissant soit-il. Nous ne pouvons pas vivre et il n’est pas bon de vivre dans l’incertitude et en l’absence d’une direction. Cela est d’autant plus valable quand un pays est fragile et se trouve dans l’œil du cyclone. Je parlais tantôt des frontières avec le Mali. Sachez que la crise que vit ce pays voisin risque de provoquer un effet domino. Toute la zone est fragile. C’est la raison pour laquelle nous sommes très inquiets.

-Répondrez-vous à l’appel du peuple si ce dernier vous demandait de le représenter lors de la prochaine présidentielle ?

J’y répondrai. Je continuerai mon combat. Mais je crois quand même que dans cette phase cruciale que traverse la Mauritanie, la priorité est de sortir de l’ornière. Et puis, chez nous, il est devenu très difficile d’organiser des élections fiables. Nous avons pris de très mauvaises habitudes. Pourquoi, en effet, tenir des élections si au final on ne respecte pas le résultat des
urnes ? Et donc l’autre priorité, selon moi, sera de faire accepter à tous la nécessité de respecter un ensemble de règles démocratiques. Ce n’est que dans un tel système que tout le monde trouvera sa place. La meilleure arme pour un petit pays en situation de crise et fragilisé par une longue instabilité est le rassemblement.     

Bio express :

 

Né le 7 août 1942, Ahmed Ould Daddah est le doyen des opposants mauritaniens. Il préside le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), qui, avec 17 députés et 5 sénateurs, est aussi le principal parti de l’opposition. Le RFD fait partie des principaux animateurs de la Coordination de l’opposition démocratique (COD), une alliance composée d’une douzaine de partis politiques qui réclament le départ du pouvoir du président Mohammed Ould Abdelaziz.

Avant de s’engager en politique, Ahmed Ould Daddah a été gouverneur de la Banque centrale de Mauritanie dès sa création en 1973, et ce, jusqu’à 1978. Il est, en 1978, ministre des Finances et du Commerce. Candidat à la présidentielle de 1992, puis de 2003, le président du RFD obtient respectivement la deuxième place avec 32,73% et la troisième avec 6,89%. Ces élections étaient contestées par l’opposition à cause de la fraude massive constatée.

Lors du premier tour de l’élection présidentielle qui se déroule le 11 mars 2007, il obtient la seconde place avec 20,70%. Le 25 mars, au second tour, avec 47,11% des voix, il est battu par Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdellahi. Celui-ci sera renversé une année après par le général Mohammed Ould Abdelaziz.

 

Zine Cherfaoui

©  El Watan

 

 


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