Rétro/MES RENCONTRES AVEC SAYDU, PAR IBRAHIMA MIFO SOW SECRETAIRE A L'ORGANISATION DES FLAM


Rétro/MES RENCONTRES AVEC SAYDU, PAR IBRAHIMA MIFO SOW SECRETAIRE A L'ORGANISATION DES FLAM
Dans la nuit du 27 au 28 Septembre, j’ai envoyé à Saydu Kan cet e-mail : « Je forme le puissant voeu de te voir lire rapidement ce petit texte de sympathie. Relève-toi et reprends ton bâton de guerrier de la justice. Ta place est parmi les hommes debout. Ceux qui mènent le bon combat. Amiin ». A vrai dire, ce n’était pas un voeu, mais une assurance que Saydu ne pouvait pas ne pas se remettre. Car n’était-il pas un « Welakosam », comme l’arborait fièrement son adresse e-mail ? La vocation d’un welakosam est justement de défier le destin, de triompher des périls. Les prisons du système, les humiliations, Walata, l’exil, les controverses, rien n’y faisait. Il était né pour demeurer. Je n’osais pas l’imaginer autrement. Lui comme tous mes héros, mes mythes éternels. Ceux qui ont initié mon éveil politique, comme ceux qui le confortent. Il ne pouvait donc pas y avoir de doute, pour moi, sa rémission n’était qu’une question de jours. D’autant plus que deux jours plus tôt  Abda Wone m’avait donné des nouvelles rassurantes sur son état de santé. 

Hélas, mes certitudes n’avaient pas tenu compte de la voracité du mois de Septembre! Ce mois-ogre, horrible de souvenirs sinistres pour notre résistance. Septembre! Des dates et des douleurs. Sepembre 4, 1986, Maouiya lance ses hordes à l’assaut des FLAM : la direction de notre organisation est embastillée avant d’être jugée et condamnée le 4 septembre. Puis, ce fut la déportation à Waalata. Septembre 2,1988, Teen Gey s’éteint dans la prison de Neema, loin des siens et de l’humanité. Septembre 13, 1988, Abdul Guddus Bâ est terrassé, les chaines de « Brahim Wul Aali Njaay » aux pieds. Septembre 28, 1988, Tapsiiru Jiggo s’endort à jamais. Voilà que Septembre se rappelle encore à notre souvenir. De la manière la plus cruelle : Ibrahima Kaasum et son compagnon d’infortune au bâgne de Walata, Saydu Kan, sont brutalement arrachés à notre affection. Ibrahima était resté au pays, fort de sa ténacité, de sa tranquille conviction, de son optimisme. Saydu, lui, y était revenu, généreux d’indulgence. 

J’ai connu Saydu en 1981. Je faisais partie alors d’un petit groupe de jeunes gens priviligiés sur le chemin desquels le destin a généreusement mis des hommes d’immense culture intellectuelle et de solides convictions. Je venais de Kaédi où des faits de vaillance guerrière de certains jeunes nationalistes noirs qui ont dirigé les révoltes scolaires de 1979 nous parvenaient, revigoraient notre fierté. Je suis arrivé à Nouakchott avec la tenace obsession de devoir rencontrer ces icônes de la jeune résistance, d’intégrer le Mouvement des Elèves et Etudiants Noirs ( MEEN). Je n’avais aucune attache idéologique, mais j’avais la révolte dans le coeur. Les injustices, quand on est Noir en Mauritanie, à quelque niveau que l’on soit, on les vivait au quotidien. A l’école comme dans la vie. 

Je suis arrivé donc, après bien des péripéties et une séance d’initiation qui m’a à jamais marqué, à me faire admettre dans le saint des saints : le noyau actif du MEEN. Et ce sont les amis de depuis ces rencontres comme Amar Bâ, Oumar Siley Bâ, Salah Sy, Moussa Kébé et autres Mama Kane qui m’ont amené à lui. Nous préparions alors activement le congrès constitutif des étudiants et stagiaires de Mauritanie. Nous avions une culture politique à acquérir, des lacunes sur l’histoire mouvementée de notre pays à combler. Nous désertions les amphithéatres de la nouvelle université de Nouakchott , les bancs de l’ENA ou ceux de l’ENS au profit des seminaires informels et clandestins organisés à notre intention par nos guides, des maîtres qui étaient conscients d’investir dans l’avenir. Tantôt c’est sous la direction de Saydu, tantôt sous celle Ibrahima Abou Sall que nous apprenions la Mauritanie, que nous découvrions le passé glorieux de notre Fuuta. D’autres figures emblématiques comme Ly Jibril, Murtudo Joop ou encore Ibrahima Saar pour leur activisme culturel, leur dévouement à la promotion de la langue Peulh nous inspiraient aussi. Mais, c’est incontestablement Ibrahima Sall et Saydu Kan qui nous ont formés, qui nous ont façonnés. Ce sont deux fortes personalités pour lesquelles on avait une admiration infinie. On se plaisait cependant à comparer leurs enseignements, leurs méthodes que tout opposait. Autant Saydu était spontané, prolixe, autant Ibrahima Sall était,lui, enclin à plus de rigueur aussi bien dans ses rapports avec nous qu’ avec les informations qu’il nous transmettait. On aimait la compagnie de Saydu, mais la rigueur de Ibrahima nous réconfortait. Plus on les fréquentait, plus on s’enhardissait, on réalisait qu’on pouvait prétendre à mieux que de simples faveurs dans ce pays qui est nôtre. Leur soutien moral et intellectuel a insufflé notre ardeur nationaliste, notre combativité dans les cercles estudiantins et scolaires jusque-là principalement noyautés par les mouvances MND et les courants panarabistes. Cela a tellement bien marché que le MEEN s’imposait, l’issue du congrès de l’UNESM de 1982, comme une réalité incontournable, comme un protagoniste qui compte. 

Plus tard, vers le mois d’Avril ou de Mai 1984, je renouais mes contacts avec Saydu. J’enseignais alors au Lycée de Sélibaby. Il y était venu en mission d’inspection, en compagnie de certains de ses collègues. Il a profité de son séjour, qui s’était prolongé bien malgré eux, pour animer une conférence publique sur le peuplement de la Mauritanie à l’intention des lycéens. En fait, ce fut un cours d’histoire anti-conformiste, une histoire que nul manuel scolaire officiel n’a jamais enseignée à son jeune auditoire. Pendant les deux semaines qu’a duré ce séjour, faute d’avion qui ne desservait Sélibaby à l’époque qu’une fois tous les mercredis, on s’est beaucoup fréquenté. Un après-midi, il m’a fait venir au lycée où ils logeaient. Il a demandé qu’on se promène. On a longuement marché, du côté du stade de la ville, sur la route de Bakel. Il m’a parlé des FLAM qui naissaient et des circonstances difficiles de la gestation. Il m’a dit ce qu’il attendait de moi. Par un curieux concours de circonstances, une violente grève a éclaté au Lycée juste au lendemain de leur départ de Sélibaby. Je fus tout de suite interpellé par la police qui venait de s’installer dans la ville. J’étais accusé d’avoir tenu une réunion secrète, sous instigation de Saydu, avec un groupe d’élèves pour les pousser à la révolte. Ce qui était absolument faux. Quoi qu’il en soit, dès que j’ai été relaxé, je lui ai envoyé un rapport détaillé sur mon interpellation, sur ce que je croyais être un complot qui le visait personnellement. Il se sera toujours souvenu de cette lettre. 

Mon autre rencontre avec Saydu a aussi eu des conséquences qui ont marqué la suite de ma vie. Cette rencontre s’est passée à Djeol-même, chez mon cousin Amadou Alpha BA, au mois d’Août 1986. Le seminaire culturel de Kaédi avait été annulé dans les circonstances que tout le monde sait. Saydu a profité donc de sa présence dans la région pour se rendre dans les villages, comme il aimait bien le faire. Mais ces visites, qu’il appelait de coutoisie, se transformaient toujours en meetings instructifs. Nous passâmes toute une soirée à apprendre de lui. Puis il a continué sa route vers Nguidjilone, Sadel et Wudduru, du côté du Sénégal. A peine avait-il eu le temps de regagner Nouakchott que les arrestations de septembre 1986 des dirigeants des FLAM commencèrent. Et, quand je fus à mon tour appréhendé en octobre, parmi les éléments à charge qu’on m’a opposés il y avait bien entendu le contact avec Saydu à Djeol. 

Le destin a voulu qu’on ne se revoie que 20 longues années plus tard, à Cincinnati, sur la terre américaine, en Avril 2006. Entre-temps bien des choses se sont passées. Nos trajectoires politiques ont divergé et on ne s’était presque plus parlé depuis Djeol en Août 1986. Puis, une après-midi, à 13 heures précises, mon téléphone sonne. Au bout de la ligne mon interlocuteur m’interpelle en ces termes : « Devine qui vient dîner ce soir à la maison! » Je répondis qu’il n’y avait rien à prendre, que Kummba Soh occupait tout. J’étais agréablement surpris par son appel. Il était arrivé aux USA depuis peu de temps et se trouvait encore, je crois, en Carolina. Et nous avons parlé. Longuement. Plus de trois heures d’horloge. On avait des choses à nous dire. J’avais de sérieuses réserves sur le bien fondé de certains actes qu’il avait posés dans un passé récent ( comme son adhésion à l’AP qui n’excluait pas de régler les problèmes par la violence, ses accointances avec Conscience et Résistance, son retour au pays que je jugeais « précipité » suivi de son soutien inconditionnel au nouveau régime ), et je trouvais même déconcertantes ses dernières sorties sur le net et dans certains médias, notamment sa lettre à Boubacar Messaoud et son interview à « l’Authentique ». J’avais donc un gros dossier à charge contre lui. De son côté, il en avait gros sur le coeur. Des griefs et des déceptions. Le débat s’est amorcé sur un mode frontal, puis devint passionné, pour finir sur des notes plus confidentielles. Ce serait long et indécent de retranscrire ici tout ce qu’on s’était dit. Mais je reste convaincu que le contentieux qui l’opposait aux FLAM n’avait rien de substantiel. C’est plus par dépit qu’il a choisi le compagnonnage de certains courants avec lesquels il partageait peu de valeurs. D’ailleurs rien n’indique la solidité de ces engagements. Les circonstances rocambolesques de la rencontre dite de Dakar du 9 Août 2005 et les conditions de son retour au pays sont plus éloquentes que n’importe quel autre discours de convenance. A vrai dire son coeur est resté à ses amours originelles, à l’organisation qu’il a aidé à créer, au sein de laquelle il comptait des amis fidèles et des disciples dévoués. Je n’ai pas de doute non plus sur le crédit qu’il accordait à cette transition qui n’entendait, de ses propres aveux publiques, rien changer quant au sort de nos populations noires martyrisées. 

Saydu Kan était un passionné de la vie. Il était convaincu d’être investi de « mission » exceptionnelle. Il s’y est essayé du mieux qu’il pouvait. Il ne l’a ni toujours réussie, ni même toujours fait l’unanimité autour des manières de la conduire. Mais qu’importe, l’essentiel est qu’il sera resté vaillant jusqu’au bout. De cela, nous lui devons reconnaissance et éternelle estime. 
Adieu camarade ! 

Et la lutte continue! 
Ibrahima Mifo Sow 
Cincinnati le 02 octobre 2006


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