Rencontre avec ... El Arby Ould Saleck Posté le 30/10/2009 - Par OCVIDH 8/05/2005
Rencontre avec ... El Arby Ould Saleck

El Arby Ould Saleck
El Arby Ould Saleck, docteur en science politique et en anthropologie des dynamiques sociales et culturelles, Président de la Section Europe de SOS Esclaves, membre de la direction de Conscience et Résistance est l’invité de notre rubrique « rencontre avec ». Cet invité pas comme les autres est l’auteur de « les Haratins : le paysage politique mauritanien », un livre précieux qui se veut une analyse de la question haratine à l’aune du paysage politique mauritanien. C’est donc en observateur averti qu’ El Arby Ould Saleck a bien voulu répondre à nos questions sans détour.
(les Haratins : le paysage politique mauritanien, c’est aux éditions l’Harmattan )
Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
- Se présenter est un exercice difficile pour un Africain et de surcroît un mauritanien. Dans l'univers mental africain se présenter est un exercice qui n'est pas fréquent, mais je ne vais pas déroger à la règle introductive d'un propos ! Je suis natif de la ville de Sélibaby où je suis né et je suis censé avoir 37 ans! Sur le plan intellectuel, j'ai reçu une formation de Philosophie, d'Anthropologie et de Science Politique. Sur le plan de l'engagement, je Préside SOS Esclaves Mauritanie Section Europe ; et ce n'est plus un secret pour personne je suis membre de la direction de Conscience et Résistance.
Dans votre livre titre "les Haratins : le paysage politique mauritanien", le lecteur a l'impression que "l'identité " haratine ne résulte pas de la condition servile de cette composante de la société mais plutôt d'une volonté de son élite à trouver des repères qui servent de toile de fond à leur combat. Peut-on parler aujourd'hui d'une identité haratine dissociée de la communauté négro-africaine dont elle est issue et de l'entité beydane dans laquelle elle se fond culturellement ?
Il faut toujours se méfier des impressions! A travers ce livre il y a une identité haratine dont j'ai effectivement parlé: c'est l'identité politique qui ,elle , est le fait et le monopole de l'élite. Malheureusement, cette élite du moins une partie et particulièrement celle que l'usage courant désigne sous le vocable de "dirigeants historiques" a éprouvé des difficultés à énoncer clairement l'identité haratine à laquelle vous faite allusion et qui, pour moi existe indépendamment de toute considération communautariste à vocation idéologique. Je continue à penser et à dire qu'il y a une identité haratine n'en déplaise à ceux qui veulent la fondre dans un ensemble particulier par souci du nombre! Cette identité haratine résulte incontestablement de leur histoire qui est le produit de l'ESCLAVAGE, ce dernier ayant impliqué Historiquement d'une manière et d'une autre à des degrés différents les communautés négro-africaines et la communauté maure. Aujourd'hui, si on continue à se poser la question sur l'existence de l'identité haratine, pour moi cela relève d'arrière pensée politique ayant pour objectif la représentativité de chaque groupe ethnique dans la sphère étatique! Telle a été la préoccupation idéologique suivant la bipolarisation politique entretenue en Mauritanie depuis l'indépendance.
Au chapitre de l'abolition de l'esclavage vous notez " elle (l'abolition) avait pour but aussi d'empêcher une alliance et un rapprochement politiques qui se profilaient entre El Hor et les nationalistes négro-africains des FLAM " ; quelle aurait été la nature de ce rapprochement le cas échéant ? Autrement dit, les haratins auraient-ils accepté de prendre à leur compte le caractère indéniablement raciste (nous semble-t-il) de l'esclavage en Mauritanie en raison de l'acuité et de la gravité du phénomène en milieu beydane ?
Cette abolition est aujourd'hui vieille de 23 ans! En Mauritanie, dans ce qui ressemble à un Etat, le pouvoir a été toujours détenu par des militaires n'ayant aucune culture politique et qui ont gouverné à coup de crosse et de décret. Le pouvoir de l'époque, celui de Haïdalla était confronté à toutes les contestations de nature différente. Il fallait les calmer en "bouchant les foyers de contestation", et c'est dans ce contexte que le décret d'abolition de l'esclavage a été promulgué dans un but d'éviter un rapprochement entre les deux sources de contestations que vous citez à savoir les FLAM et le Mouvement El Hor. Malgré l'acuité de l'esclavage en milieu maure comme vous soulignez, cette abolition pour moi relève d'un marchandage politique.
Lorsque l'opposition introduit le combat contre l'esclavage dans son discours, l'élite haratine crie à la récupération. Les leaders haratins seraient-ils les seuls détenteurs du combat contre cette pratique qui déshonore notre pays ?
Au-delà du discours, le combat contre l'esclavage doit être pratique. Les leaders haratins ne sont pas les détenteurs de ce combat heureusement! Cependant, ils ont le mérite d'avoir inscrit la question haratine et la problématique de l'esclavage sur la scène politique mauritanienne. Nous savons que la pratique de l'esclavage est une tare qui déshonore notre pays. Toutefois, la dénonciation doit être complète: dans le discours de l'opposition politique et celui des ONG il doit mettre l'accent sur l'existence de l'esclavage dans toutes les communautés mauritaniennes et pas seulement en milieu maure! Si tel n'est pas le cas, je pense que l'introduction de l'esclavage dans le discours politique des différents partis et ONG est effectivement une récupération. Cette grille d'analyse fait comprendre que l'esclavage en Mauritanie existe seulement en milieu maure, ce qui à mes yeux est un mensonge!
Le parallélisme quelque peu abusif entre l'esclavage en milieu maure et négro-africain dénote-t-il d'une tentative de certains leaders haratins d'étendre leur combat à toutes les communautés mauritaniennes ?
Une fois encore ce n'est pas un parallélisme! Il faut oser et avoir le courage de dénoncer l'esclavage, les oppressions et les violations des droits de l'homme sous toutes les formes. Avant d'être politique le combat des droits de l'Homme est d'abord SOCIAL et le terrain politique est le paroxysme de l'expression de ces droits. Comparer le degré de l'esclavage dans une communauté par rapport à une autre c'est le banaliser, et les tenants de cette ligne sont à mes yeux coupables d'une complicité passive! C'est une autre idéologie du silence qu'ils contribuent à entretenir. Dans cette perspective étendre le combat contre l'esclavage et les violations des droits de l'homme à toutes les communautés mauritaniennes comme le fait notre Organisation SOS Esclaves Mauritanie, c'est s'inscrire dans la réalité de nos sociétés afin d'abattre tout ce qui concoure à écraser l'homme fut-il social, culturel ou politique!
L'ordonnance 83 127 visant principalement les terres du Sud a introduit un nouveau conflit entre les propriétaires terriens et les haratins. Pour exacerber ce conflit les autorités mauritaniennes installent des haratins dans les espaces dont les propriétaires ont été déportés manu militari. Quelle est votre position sur ce sujet sensible ?
J'ai personnellement été en 1989 témoin de la mise en scène des événements dans les rues de Nouakchott et surtout de l'utilisation par les éléments du pouvoir d'une partie de la masse haratine dans l'accomplissement de la BESOGNE. Tout le monde est unanime pour dénoncer l'utilisation d'un groupe contre un autre. Et je souscris pleinement à la dénonciation et au rappel des faits pour la mémoire historique de notre peuple. Ceci étant, cette instrumentalisation d'une partie des haratines s'est malheureusement prolongée sur l'espace géographique. Ce que je condamne sans réserve. Mon sentiment est que les responsables dans la chaîne de cette instrumentalisation doivent répondre de leurs actes suivant le degré de responsabilité; et la justice de notre pays libre appréciera ce dégré de responsabilité des uns et des autres le moment venu.
Quelle forme et quelle nature d'une éventuelle redistribution des terres seriez-vous prêt à défendre ?
Nous appartenons à des aires culturelles et sociales où l'organisation territoriale est sous-jacentes au fonctionnement des communautés en présence. Ce qui implique la référence à un droit d'occupation de l'espace propre à ces communautés . Personnellement, je suis favorable à la redistribution de la terre suivant les principes d'un ETAT de Droit avec une distinction entre le domaine public et le domaine privé. Cet Etat de Droit pour lequel nous militons ne laisse aucune place à des réflexes de privilège. Je pense que le problème de la redistribution des terres dans nos pseudo-états est fortement lié à la cohabitation entre un droit d'inspiration traditionnelle lié au fonctionnement de nos sociétés et un droit dit moderne souvent instrumentalisé par les hommes politiques aux fins de leurs intérêts. L'égalité que nous souhaitons doit aussi prendre en compte l'occupation et la possession de la terre. Les haratins ne sont pas et ne doivent pas être condamnés au travail de la terre. Cette grille d'analyse du problème terrien concoure à maintenir un groupe dans une situation figée. L'abolition de l'esclavage ne doit pas être liée à la possession des terres comme s'évertue à le rappeler certains décideurs politiques.
Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Je vous remercie de cette vitrine qui m'est offerte. Le message que je souhaite adresser ici à tous nos compatriotes est celui de la persévérance et de la constance dans notre combat qui se résume dans une affirmation de Frantz Fanon que je fais mienne:"Chaque génération a sa mission, la servir et la trahir". Notre mission commence par la dénonciation des violations des droits de l'homme que l'ESCLAVAGE dans nos communautés respectives entretient à la face du monde entier. Le silence est coupable.
Merci
Propos recueillis par SY Mamadou Saïdou
8/05/2004
© OCVIDH





