Soudan: Loubna ne cède pas au fouet

Date: Du 09/09/2009 à 00h00 au 15/09/2009 à 00h00
Lieu: Soudan

Soudan: Loubna ne cède pas au fouet

La chronique de Reporters sans frontières.

dimanche 6 septembre 2009
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Lundi 7 septembre, se tiendra à Khartoum le procès de Loubna Ahmed Al-Hussein. Cette journaliste soudanaise, qui collabore au journal de gaucheAl-Sahafa et travaille à la cellule communication de la Mission des Nations unies au Soudan, est devenue un symbole. Dans son pays et à travers le monde. Un symbole du combat en faveur du respect des femmes et de leur liberté.

Pour avoir porté une tenue jugée «indécente» par les autorités - un pantalon et une longue blouse - Loubna Ahmed Al-Hussein risque quarante coups de fouet.

Lorsque la journaliste est arrêtée dans un restaurant de Khartoum, début juillet, avec douze autres femmes, dix d'entre elles sont rapidement punies de dix coups de fouet. Loubna Ahmed Al-Hussein refuse ce traitement et refuse de se taire. Elle demande à être jugée. Lorsque le juge fait remarquer que son emploi à la Mission des Nations unies confère à la jeune femme une immunité, celle-ci pose immédiatement sa démission et demande que le procès se poursuive. Bref, Loubna Ahmed Al-Hussein, forte tête et citoyenne engagée, est partie en croisade contre l'article 152 du code pénal soudanais, qui prévoit la flagellation pour quiconque «commet un acte indécent ou un acte qui viole la moralité publique ou porte des vêtements indécents».

Cette jeune journaliste se bat pour qu'un coup de projecteur soit jeté sur la condition des femmes au Soudan et les mauvais traitements qui leur sont trop souvent réservés. Au-delà de cette seule question, Loubna Ahmed Al-Hussein ouvre un espace pour que soit débattu l'état de l'ensemble des libertés au Soudan, et en premier lieu la liberté d'expression.

La situation des médias dans ce pays est paradoxale. Il existe une presse diverse, qui reflète la plupart des composantes de la société civile, y compris les mouvements ou partis d'opposition. Par rapport à l'Erythrée, qui compte le plus de journalistes emprisonnés en Afrique et où il n'existe aucune presse indépendante, ou à la Somalie où les journalistes tombent sous les feux croisés de la milice islamiste Al-Shabaab et des combattants à la solde du gouvernement, la situation pour les médias au Soudan n'est pas catastrophique.

Reste que la presse fait face à de graves difficultés ou obstacles. Le «blacklisting» pratiqué par les autorités soudanaises à l'égard de médias ou de journalistes à titre individuel, et les nombreuses obstructions administratives mises en place par le gouvernement (refus d'accréditation, autorisation de voyager à durée limitée pour les zones sensibles, etc) assurent au pouvoir de Khartoum une mainmise permanente sur la presse locale et étrangère.

Depuis le début de l'année 2009, deux journalistes étrangers ont été expulsés du pays. Les publications sont quant à elles soumises à une censure préalable implacable. Depuis un an et demi et l'accord de paix Nord-Sud (CPA), les autorités ont affecté un agent de sécurité auprès de chaque journal. Celui-ci en surveille le contenu et décide si sa publication est autorisée. C'est ainsi que le 14 avril, le quotidien privé Al-Midan, proche du parti communiste soudanais, n'a pas pu procéder à l'impression de son numéro 2114, en raison de l'intervention des forces de sécurité qui ont ordonné à la rédaction de retirer dix-sept articles. Il s'agissait de l'éditorial, de plusieurs articles sur la situation au Darfour et de tribunes sur le projet de loi sur les médias alors en discussion au Parlement. Face aux nombreux espaces laissés blancs à l'intérieur du journal, la direction a décidé de ne pas imprimer le numéro. Pour les mêmes motifs et à la même époque, le quotidien Ajras Alhurya n'a pas pu paraître pendant trois jours.

Fin 2008, dans une tribune intitulée «Levez la censure pour le bien du pays!», publiée dans la presse locale soudanaise, Reporters sans frontières avait appelé les autorités à cesser cette pratique.

Censure, expulsions de journalistes, répression de minorités ou flagellation des femmes sont autant d'archaïsmes et de dérives qui ternissent l'image du Soudan. Le combat que porte actuellement Loubna Ahmed Al-Hussein est entendu, largement soutenu, et relayé dans les médias. La jeune femme a reçu de nombreux appuis dans son pays, où «le procès du pantalon» est devenu une affaire d'Etat.

Le 4 août, alors que la journaliste devait être jugée, avant que son procès ne soit finalement repoussé, des centaines de personnes se sont massées devant le tribunal, en signe de soutien. Parmi elles, se trouvaient plusieurs militantes de la cause féministe, comme celles de l'organisation localeMoussawa, qui lutte pour la promotion des droits des femmes. Sur la scène internationale également, l'affaire fait grand bruit. Dès juillet, la France, par la voix du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Eric Chevallier, avait appelé le Soudan à ne plus flageller les femmes et à ratifier la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ainsi que celle sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, s'est également dit «profondément préoccupé» par ce dossier.

L'attention du public et surtout de la communauté internationale ne doit pas faiblir, et la mobilisation ne pas retomber comme un soufflé dès lors que le verdict aura été prononcé et que l'émotion se sera estompée. L'engagement de Loubna Ahmed Al-Hussein est exemplaire. Il mérite d'être soutenu aujourd'hui, mais devra l'être aussi demain.

Ambroise Pierre

Bureau Afrique, Reporters sans frontières.

Image de Une: Loubna Ahmed Al-Hussein   Reuters





Les réactions

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OCVIDH Nouvelles Le 07/09/2009 à 17:39:44

Le procès d'une Soudanaise passible de coups de fouet a repris dans la violence

De Guillaume LAVALLEE (AFP)
KHARTOUM — Des manifestants ont été battus et interpellés par la police lundi à l'ouverture du procès de la journaliste soudanaise Loubna Ahmed al-Hussein, passible de 40 coups de fouet pour avoir porté un pantalon jugé "indécent".



lus d'une centaine de personnes se sont rassemblées en matinée devant le tribunal dans le centre de Khartoum pour soutenir la jeune femme. "Liberté, liberté", scandaient des manifestants, alors que d'autres brandissaient des encarts sur lesquels étaient écrits "non à la flagellation".

Criant "Allah Akbar", des islamistes ont infiltré la manifestation et s'en sont pris verbalement à des supporters de Loubna Ahmed al-Hussein. Munis de boucliers et de bâtons, des policiers ont frappé des manifestants, dispersé la foule et arrêté une quarantaine de femmes.

"Nous sommes 48 à avoir été arrêtées. Certaines d'entre nous sont blessées et l'une saigne", a déclaré Hadia Hassabala, jointe par l'AFP sur son téléphone portable après son arrestation.
Un dispositif de sécurité renforcé était déployé devant le tribunal. Les policiers ont interdit les photographes et les caméramans de filmer la manifestation, alors que les journalistes n'ont pas été admis dans la salle d'audience.

Une personne présente dans la salle a confirmé en fin de matinée l'ouverture de ce procès qui défraye la chronique à l'étranger, mais pas au Soudan. "Nous ne sommes pas autorisés à mentionner le nom de Loubna", a déclaré le rédacteur en chef d'un important journal à Khartoum.

Loubna Hussein mène un combat contre l'article 152 du code pénal soudanais de 1991 entré en vigueur deux ans après le coup d'Etat de l'actuel président Omar el-Béchir et qui prévoit une peine maximale de 40 coups de fouet pour quiconque "commet un acte indécent, un acte qui viole la moralité publique ou porte des vêtements indécents".

Or cet article viole la Constitution soudanaise et l'esprit de la loi islamique (charia) en vigueur dans le Nord du Soudan, majoritairement musulman, soutient la journaliste devenue activiste.
"Loubna est un symbole... Il y a beaucoup plus de femmes que vous ne pensez qui sont victimes de cette loi", a déclaré à l'AFP Keji Jermalili Roman, membre du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM, ex-rebelles sudistes), présente lors de la manifestation.

"Cette loi est mauvaise. Il n'est pas dans nos traditions et notre comportement à nous, peuple soudanais, de flageller les femmes", a soutenu une autre manifestante.

Loubna Hussein, dont le procès avait été ajourné le 4 août dernier, a reçu plusieurs appuis à l'étranger dans son bras de fer contre l'article de loi 152. L'organisation de défense des droits de l'Homme Amnesty International a exhorté ce week-end les autorités soudanaises à abroger la loi et à retirer les accusations. "La manière dont cette loi a été utilisée contre les femmes est inacceptable et la sentence prévue -jusqu'à 40 coups de fouet- est répugnante", a déclaré l'organisation dans un communiqué.

"Cette loi est rédigée de telle sorte qu'il est impossible de savoir ce qui est décent ou indécent", ce qui laisse place à l'arbitraire des policiers, ajoute l'organisation qui juge également cette loi "discriminatoire".

Loubna Hussein a ouvert un site internet bilingue anglais/arabe -"iamlubna.com"- pour faire connaître son combat et multiplier les signatures sur sa pétition invitant le gouvernement à abolir une loi controversée.

Copyright © 2009 AFP. Tous droits réservés.

Lundi 07 Septembre 2009 - 11:41

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OCVIDH Nouvelles Le 08/09/2009 à 19:39:56

Libérée, Loubna veut continuer le combat
par RFI
Article publié le 08/09/2009 Dernière mise à jour le 08/09/2009 à 16:17 TU


La journaliste soudanaise Loubna Ahmed al-Hussein s'adresse à la presse à sa sortie de prison, le 8 septembre.
(Photo : AFP)
Loubna Ahmed al-Hussein aura donc passé moins de vingt-quatre heures en prison. La journaliste a été libérée mardi après-midi, après que l'Association des journalistes soudanais a payé l'amende à laquelle elle avait été condamnée lundi (500 livres soudanaises, soit 145 euros) pour avoir porté un pantalon « indécent », selon les juges. Dès sa libération, elle a exprimé sa « colère ».

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Loubna Ahmed al-Hussein avait demandé à sa famille et à ses proches de ne pas payer l'amende. « Il y a plus de 700 femmes encore en prison qui n'ont personne pour leur payer leur amende », a déclaré la militante aux journalistes qui l'ont rencontrée après sa libération.

Il faut rappeler que dix des douze autres femmes arrêtées en même temps que Loubna al-Hussein ont bel et bien été fouettées pour avoir porté, elles aussi, un pantalon. Et si la journaliste avait évité la flagellation, c'est sans doute en raison du tollé international que son affaire avait provoqué.

Finalement, sa libération est une bonne opération, en quelque sorte, pour le gouvernement de Khartoum. Loubna al-Hussein, qui avait renoncé à l'immunité que lui conférait son travail aux Nations unies, ne pourra pas livrer son combat depuis la prison comme elle entendait le faire. Mais elle n'a pas dit son dernier mot, puisqu'elle entend faire appel de sa condamnation et qu'un nouveau procès pourrait donc avoir lieu.

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