INAL 24 novembre 1990 (L'enfer d'Inal) de Mahamadou SY

 

 

 

 

 

 

INAL 24 novembre 1990

 

 

 

 

 

..." Vers midi, nous recevons de nouveaux compagnons, le capitaine Lôme Abdoulaye, le lieutenant Kane Amadou Racine, le lieutenant Sall Oumar, le sous-lieutenant Tambadou Abdoulaye. Le capitaine Lôme était détenu dans mon ancien appartement, plus exactement dans la pièce qui, autrefois, me servait de cuisine. Il a cruellement été torturé, des ongles lui ont été arrachés et son dos présente des traces de brûlure, on lui avait brûlé du papier sur le dos. Les marques laissées par les séances d'étranglement se voient nettement sur son cou. Il était en mer quand ils sont venus le chercher pour le conduire à la base marine où il devait voir son chef de corps. Une fois sur place, il est solidement ficelé et embarqué dans un camion pour se retrouver la même nuit à Inal. Il ignore totalement ce qui se passe et ne sait toujours pas ce qu'on lui reproche.
Le lieutenant Kane Amadou Racine a eu droit, après de multiples séances de torture, à mon fameux poteau avec une nouveauté, cependant, ses mains étaient attachées mais relevées de sorte qu'il a toujours le buste constamment penché en avant. La douleur au niveau des épaules est insoutenable, nous dit-il. Comme moi, il en est à sa deuxième arrestation, en 87, il a fait un mois à Nouakchott, à Jreïda précisément, avant de reprendre son poste à Nouadhibou.
Le lieutenant Sall Oumar souffre beaucoup, ses liens sont si serrées aux poignets qu'ils pénètrent carrément dans sa chair, ses doigts bougent difficilement. Les soldats réussissent à les lui retirer mais le mal est déjà fait, la gangrène s'est installée. Tambadou présente les mêmes symptômes mais aux pieds.
En fin d'après-midi, le capitaine Kane Hamedine vient grossir notre groupe. Il lui est reproché de détenir dans l'armoire à médicaments, de son bureau, comme tous les médecins du monde, un produit dont le flacon porte la mention "dangereux". Il aurait, dit-on à Inal, l'intention d'empoisonner les Maures de toute la ville et ceux de la région de Nouadhibou. Il a été flagellé si sauvagement, qu'il a le dos complètement lacéré.
Chacun des nouveaux venus raconte sa mésaventure. Jusque-là, personne ne sait avec exactitude ce qu'on lui reproche et encore moins pourquoi il a été arrêté. En entrant dans la cellule, ils espèrent tous obtenir quelques éclaircissements de notre part. De notre côté, nous attendons la même chose de tout nouveau venu dans la cellule."

 

 

Mahamadou SY

 

 

 

 

Extrait de l'enfer  d'Inal

 

©  L'enfer  d'Inal

 

 

 

"Nêné, holto baabam woni"?
Maman, où est mon papa?

 

« La vie des veuves au cours de cette épreuve relève d'un véritable parcours du combattant. Les instants les plus angoissants sont ceux où il faut répondre à cette question: "Maman, où est mon papa ?" Madame Diariatou Toumbo dont le mari, le lieutenant Sall Oumar, est décédé dans la nuit du 28 au 29 novembre 90, raconte:

"A la douleur endurée, suite à l'arrestation de mon mari s'ajoutent le désarroi des enfants et leur revendication légitime de savoir quand reviendra leur papa. Même les plus jeunes trouvent cette "mission" anormale. Il arrive pourtant très fréquemment que les marins effectuent des déplacements en mer, mais cette fois, ils ne pressentaient rien de bon dans cette absence. Très souvent, l'un des enfants sort en courant de la maison pour, soit disant, aller chercher son père. Il faut constamment leur courir après et les surveiller .
"Aussi trois à quatre fois par semaine, le plus souvent accompagnée de Mme Tambadou, je me rends à la base marine pour prendre des nouvelles ; pendant ces déplacements, nous sommes obligées d'enfermer les enfants à clef, de peur qu'ils ne s'en aillent. Dès qu'ils entendent un bruit de voiture, ils se ruent vers la porte appelant leur père et reviennent en pleurant voyant qu'il ne s'agissait que de passants.
"Quatre mois avant son arrestation, mon époux est suspendu de ses fonctions sans explication ; à cet effet, les enfants avaient pris l'habitude de le voir tout le temps et un an auparavant le logement administratif que la famille occupait lui a été retiré au profit d'un officier maure du nom de Mohamed Cheikhna et cela sans explication, là aussi. Quelques rares fois seulement nous réussissons à entrer dans la base. En général, nous restons des heures sous le soleil brûlant devant l'entrée, mais plus personne ne semble nous reconnaître, bien que certains des responsables soient souvent venus à nos domiciles avant cette histoire et qu'à l'époque, ils se considéraient comme des amis de la famille.
"Une fois, nous sommes reçues par le lieutenant Chorfa qui est adjoint au commandant de la base, dans son bureau.
- Que voulez-vous, mesdames ?
- Nous venons aux nouvelles, cela fait plus de deux semaines que nos maris sont partis, nous n'avons aucune nouvelle de leur part, les enfants ne dorment plus, ils n'arrêtent pas de réclamer leurs pères et nous sommes très inquiètes. 
- Il n'y a pas de quoi s'inquiéter, ils sont partis tout simplement en mission.
- Cela fait pas mal d'années que nous sommes mariées avec ces hommes, ils ne sont jamais partis en mission de cette façon, sans même emporter un nécessaire de toilette ni nous dire au revoir, à nous comme aux enfants. Il y a des choses anormales. 
- Je vous assure que tout est normal, le départ précipité est en rapport avec l'urgence de la mission, c'est tout.
- Nous ne croyons pas à votre mission, tous les Négro-mauritaniens de la marine sont absents de leurs foyers, ils ne peuvent pas être les seuls à partir en mission. Que signifie cette mission dont pas un seul Maure ne fait partie?
- Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'ils sont en mission et rien de plus. D'autre part, n'écoutez pas les ragots que l'on pourrait vous raconter. 
- Quels genres de ragots peut-on nous raconter en dehors de ce que vous nous dites actuellement ?
- Des personnes pourraient vous dire qu'ils ont été arrêtés pour être tués ou qu'ils sont déjà morts ou n'importe quoi d'autre. Ce ne sont que des menteurs qui cherchent à vous faire du tort. Si jamais vous avez affaire à ce genre d'individus, faites-le nous savoir.
En plus de notre souffrance, il nous demande d'être des indics pour lui."
Une seconde fois, après avoir attendu de 8 heures à 12h30, le lieutenant Wone, de la marine, passe, il demande au chef de poste de me laisser voir le commandant de base. Je suis reçue par le lieutenant Mohamed Cheikhna, à cause de qui nous avions été délogés un an plus tôt. Dès qu'il me voit, les traits de son visage se crispent. Il ne me demande même pas de m'asseoir. Voyant qu'il ne voulait même pas parler, faisant semblant de chercher un dossier ou un papier qu'il ne trouvait pas, je lui dis:
- Je veux savoir où est mon mari, il y a quelque chose qui ne colle plus, on m'interdit l'entrée de la caserne et personne ne veut me recevoir ou me dire quoi que ce soit.
- Je ne sais pas où se trouve ton mari mais il paraît qu'ils ont voulu faire un coup d'Etat. 
"Notre entrevue tourne court, il m'insulte pour clore l'entretien ; moi aussi, je l'abreuve d'injures avant de claquer la porte. Toutes nos tentatives de rencontrer, ultérieurement, un responsable de la base se sont soldées par un échec. Nous nous y rendions inlassablement madame Tambadou et moi. Fin février, il y a une première vague d'officiers libérés, j'ai été rendre visite au capitaine médecin Kane, je n'ai pas osé lui demander des nouvelles, voyant qu'il ne désirait pas en parler et étant convaincue qu'il ne m'en dirait rien. Il avait l'air vraiment embarrassé et triste. C'est par une autre personne qu'il me fera parvenir la nouvelle le lendemain. Je continuais quand même mes aller et retour entre la base marine et chez moi pour avoir quelque chose d'officiel. Faute de moyens de transport, je me suis installée chez des amis dans le camp des mariés, près de la base. Personne ne voulait nous recevoir. Comme nous nous retrouvions tous les jours, les épouses des marins arrêtés et moi, le directeur de la marine nous envoie des gendarmes pour nous chasser des logements administratifs. Des fois, nous sommes maintenues en état de siège dans la maison par des marins en armes. Je suis repartie avec mes enfants dans notre maison où se tiennent désormais toutes nos réunions. Les voisins étaient transformés en agents de renseignement dès que deux veuves ou épouses de "disparus" se présentaient chez moi, la police se mettait à quadriller le quartier et c'était souvent l'état de siège par des soldats, toujours en armes, aucune sortie n'est autorisée durant toute la journée. Plusieurs fois des veuves se sont retrouvées dans l'obligation de dormir à la maison parce que les soldats les empêchaient de sortir jusqu'à la nuit."
"Après la sortie des rescapés, tous les deux mois, je me rendais à Nouakchott dans le cadre d'une réunion avec le comité des veuves. Nous nous sommes rendues une fois chez Abderrahmane Ould Lekwar, la sentinelle nous dit qu'il n'est pas à la maison, nous nous assîmes devant pour l'attendre. Vers le milieu de l'après-midi, je le vois sortir à toute vitesse de la maison en voiture. Je dis aux autres que celui que nous attendions venait de partir et que vraisemblablement il ne reviendrait pas de sitôt. Après quelques hésitations, nous nous sommes dispersées. A peine notre groupe a-t-il fait quelques mètres que nous tombons sur Abderrahmane ; je me suis mise en travers du chemin avec mes amies, pour lui barrer le passage. Il s'arrête et nous nous présentons, il nous salue brièvement. Je lui dis que nous désirions le voir, il nous fait monter en voiture et nous ramène chez lui. Mais à peine arrivées, il nous abandonne avec son épouse pour s'enfermer dans sa chambre. Alors nous avons fini par dire à son épouse que l'objet de notre visite est de nous entretenir avec son mari, que nous n'étions pas ici pour boire du thé. Elle va le chercher et quand il se présente devant nous, Abderrahmane ne nous regarde pas et il est très mal à l'aise dans son fauteuil, il croise et décroise incessamment les jambes puis finit par nous demander l'objet de notre visite.
- Nous voulons savoir où sont nos époux, c'est vous qui avez ordonné leur arrestation suite à une convocation, donc c'est à vous de nous donner des explications. Sur vos ordres également, nous avons été chassées de nos foyers.
Il nous répond par l'hypocrisie qui caractérise sa personne:
- La perte n'est pas seulement la vôtre, chacune de vous a perdu un mari ou un fils alors que moi, c'est tous mes cadres que j'ai perdus, tous mes techniciens. La marine aujourd'hui est paralysée, aucun bateau ne bouge, tous les ateliers sont fermés. Je suis complètement perdu et plus que vous ne pouvez l'imaginer, cette perte est aussi la mienne. Mais on ne peut pas changer le cours du destin. Je vous promets que je m'occuperai de vous et de vos enfants ; je vous donnerai des maisons et vous assisterai.
- Si vous étiez sincère, vous auriez agi autrement, lui dis-je. N'est-ce pas vous qui avez ordonné qu'on nous jette dehors? Et parmi les marins morts, certains étaient entrés dans la marine le même jour que vous, c'était vos promotionnaires, à ce titre, je crois que vous auriez dû présenter vos condoléances à leurs familles. 
"Notre entretien s'est arrêté là, il n'a plus prononcé un seul mot. Beaucoup plus tard nous, avons reçu une pension pour nos maris mais jamais la marine n'a reconnu officiellement la mort de nos époux pas plus que l'état-major national d'ailleurs. Et même pour la remise des carnets de pensions, nous avons été envoyées à l'état-major de la gendarmerie qui n'avait rien à voir avec nous.
Je reçois une pension, 8000UM (unité monétaire du pays soit l'équivalent de 200FF) par mois et madame Tambadou aussi. Ce qui représente 30 Euros
L'épouse de Anne Dahirou et la mère de Sall Abdoulaye Moussa reçoivent chacune : 6000UM (120FF) par mois.
Madame Lôme Abdoulaye : 10000UM ( 250FF) par mois (37,5 Euros)
Les épouses des sous-officiers : 3000UM (70FF) par mois. (10,5 Euros)
Les épouses des soldats : 2000UM (50FF) par mois.(7,5 Euros) 
Nous avions projeté de nous rendre à Inal mais on nous en a dissuadé, soit disant que nous n'avions aucune chance de voir où sont enterrés nos époux et qu'on ne nous laisserait même pas nous approcher de la base. Nous avons dû alors y renoncer. Toutes nos démarches pour obtenir la lumière sur ces événements, n'ont pas abouti et nos manifestations ou sit-in ont toujours été sévèrement réprimés par les forces de l'ordre ; pour plusieurs d'entre nous, ils se terminent au commissariat de police ou à l'hôpital. Il nous est arrivé d'être retenues toute une journée à la base marine de Nouakchott suite à une manifestation. Nous n'avons, ce jour-là, été relâchées que très tard dans la nuit.

Madame Sall vit aujourd'hui en France où elle a sollicité et obtenu un asile politique. »

 

 

Extrait de l’enfer d’Inal

 

37 Euros, 30 Euros, 10.5 Euros, 7.5 Euros voila ce que vaut pour la Mauritanie la vie d’un capitaine, d’un lieutenant, d’un sous-officier et/ou d’un soldat négromauritanien, injustement arrêté et lâchement assassiné par l’armée pour laquelle ils ont sacrifié les plus belles année de leur vie.

 

 

Inal 26 novembre 1990 (entre 13 et 14 heures)

 

 

« Le vingt-six novembre, le capitaine Lôme refuse de manger à midi, il est étrangement calme depuis ce matin. Ses plaies se sont infectées, il souffre beaucoup mais en silence. Nous insistons pour qu'il mange, il n'a pas faim, dit-il. Il est couché sur le côté gauche et nous tourne le dos. Nous lui laissons un peu de pâte de riz pour le cas où il en aurait envie plus tard. Quand nous finissons de manger, il demande de l'eau. Je l'aide à s'asseoir et lui donne à boire à l'aide d'une gamelle en lui soutenant la tête un moment. Puis je repose doucement sa tête mais constate qu'il ne bouge pas, son regard est fixe. Je demande au capitaine médecin de voir ce qui se passe. Il doit être entre 13 et 14 heures. Pas une seule fois on a entendu le capitaine Lôme se plaindre depuis son arrivée dans la cellule. Son visage est détendu et serein, même dans la mort, il conserve une expression d'une grande dignité. 
Nous appelons le chef de poste, il nous demande derrière la porte ce qui se passe, nous lui annonçons le décès du capitaine Lôme. La porte s'ouvre sur un groupe de soldats. Nous sortons le corps de Lôme et ils nous disent de retourner en cellule. Nous nous replaçons derrière la porte à épier leurs gestes. Ils le mettent dans une couverture et un véhicule démarre quelques instants après. Nous l'écout
ons s'éloigner…

 

 

Extrait de l’enfer d’Inal

 

 

NON à l'oubli


Le 27 dans l'après-midi, des prisonniers sont choisis dans les hangars et sont marqués d'une croix avec un feutre bleu. Plus tard, ils se voient attribuer des numéros allant de un à vingt-huit par le caporal Ould Demba. Quelques gradés, dont le capitaine Sidina, sont là. L'un des prisonniers, un sous-officier de la marine, portant le numéro onze, demande pourquoi on leur a attribué des numéros. "C'est pour vous transférer ailleurs" lui répond le sergent chef Jemal Ould Moïlid. Le sergent Diallo Sileye Beye dit à Jemal qu'il préfère rester avec ses amis les marins, étant lui-même un marin. Il est infirmier et a toujours occupé le poste de laborantin de la région, à cet effet, il est très connu dans la région aussi bien dans le milieu militaire que civil. Après une courte hésitation, Jemal dit de le retirer et de mettre quelqu'un d'autre à sa place. Un autre soldat est choisi, le deuxième classe Daillo Abdoul Beye, le petit frère du premier. Les prisonniers numérotés sont mis à l'écart. Ils s'attendent à embarquer dans un camion pour une destination inconnue. Nous sommes à la veille du trentième anniversaire de l'indépendance de notre pays. En temps normal, on devrait être en train de se préparer pour le défilé au flambeau et pour celui de demain matin. De notre côté, nous attendons sans trop y croire, une éventuelle intervention du Président de la République pour au moins, être fixés sur les raisons officielles de notre présence ici. La Mauritanie aura trente ans demain, ce n'est pas un événement banal, nous sommes donc en droit d'espérer obtenir une solution favorable de la part de celui-là même qui est le principal responsable de nos malheurs. Alors que de leur côté nos tortionnaires nous préparent leur plus sale coup depuis la création de la Mauritanie. 
Vers minuit, le groupe des prisonniers numérotés est placé devant le grand hangar, celui devant lequel j'ai été traîné par le camion. Khattra et d'autres soldats mettent en place des cordes, ils font un nœud avec l'un des bouts et passent l'autre par-dessus le rail qui sert de support à la toiture, à l'entrée du hangar. Les officiers de la base passent, discutent un peu avec Jemal Ould Moïlid puis s'en vont. Ce dernier s'approche du sergent chef Diallo Abdoulaye Demba, le responsable de peloton du port de La Guerra, qui porte le numéro un et lui demande s'il désire quelque chose, comme il l'a vu faire dans les anciens films western. Diallo lui demande du tabac, on lui passe une tabatière, il aspire goulûment la fumée comme pour conserver avec lui un dernier souffle d'énergie. Deux soldats l'encadrent et le traînent vers l'une des cordes. Pendant que Khattra lui passe le nœud de la corde autour du cou, il tourne la tête vers le hangar comme pour solliciter de l'aide, la dernière image de la vie qu'il emportera avec lui sera ces sombres formes allongées ou assises étroitement ficelées et dont les yeux exorbités ne peuvent se détacher de lui. Avec l'aide d'un autre soldat, Khattra le hisse jusqu'à ce que ses pieds ne touchent plus terre. Ensuite il attache le deuxième bout au rail. D'autres prisonniers suivent. 
Khattra est particulièrement excité, ils le sont tous d'ailleurs mais lui et Souleymane le sont encore plus. Non seulement ils seront tous pendus mais tout le monde doit regarder jusqu'à la fin, les bourreaux y tiennent. Mais il ne faut surtout pas manifester sa désapprobation. Entre deux pendaisons, Khattra s'assoit sur un cadavre pour siroter son verre de thé ou au pied d'un pendu en récitant des versets de Coran. Il va d'un pendu à l'autre, achevant ceux qui tardent à mourir à coups de barre de fer, s'appliquant à porter les coups dans la région du cou. Pendant ce temps, Souleymane et les autres préparent les prochaines victimes tout en veillant à respecter l'ordre des numéros. Quand arrive le tour du numéro onze, Diallo Sileye Beye ne peut s'empêcher de pousser un cri. Il reçoit un violent coup de pied pour avoir osé perturber le déroulement de la cérémonie. Ses yeux ne se détachent plus de cet homme à qui on est en train de passer la corde au cou. Cet homme qui n'est autre que son petit frère, le matelot Diallo Abdoul Beye, qui cessera d'exister dans moins de trois minutes et que plus jamais il ne reverra. Abdoul Beye ne proteste même pas, il est hissé au bout de la corde sous le regard ahuri de son frère. Il n'y a pas de mots pour exprimer la douleur de Diallo Sileye Beye. Quand arrive le tour de Diallo Oumar Demba et son frère le soldat Diallo Ibrahima Demba, (le hasard a voulu qu'ils soient, tous les deux, sélectionnés pour les pendaisons et que leurs numéros se suivent, il ont toujours tenu à rester ensemble), chacun d'eux, ne voulant pas assister à la mort de l'autre, demande à passer en premier. Un tirage au sort organisé par les bourreaux les départage, Ibrahima Demba, l'aîné, passe le premier. Le soldat de première classe, Ndiaye Samba Oumar, le chauffeur qui conduisait le véhicule le jour de mon arrestation, fait partie du lot. Le deuxième classe Samba Coulibaly, un soldat de mon escadron, qui porte le numéro 28 ferme cette macabre liste.
Les pendaisons durent plus d'une heure. Après cela, tel des bêtes excitées par l'odeur du sang, le groupe de bourreaux, pris d'une euphorie collective, s'acharne sur les autres prisonniers et tape sur tout ce qui bouge. Conséquences de cette folie collective, cinq morts supplémentaires. Parmi eux, le soldat de première classe Ly Mamadou Ousmane, le seul spécialiste de l'arme antiaérienne de calibre 14,5 mm de toute la région militaire… L'adjudant Diop Bocar Bayal, le responsable du magasin fourrier régional, fait aussi parti de ces cinq victimes. Ce sous-officier jovial s'entendait avec tout le monde, tous grades confondus. 
La démence a été poussée jusqu'à symboliser la date du trentième anniversaire du pays par 28 pendaisons. Vingt-huit vies humaines sacrifiées sur l'autel de la bêtise humaine. Plus jamais cette date du 28 Novembre n'aura la même signification pour les Mauritaniens. Quand certains sortiront dans les rues des villes ou dans les campagnes brandissant fièrement les couleurs nationales sous les youyous des Mauritaniennes, pour d'autres, ce sera un jour de deuil et de recueillement à la mémoire de ces 28 militaires pendus. Il fut un temps où, tout jeune, avec mes amis maures Seyid Ould Ghaïlani, Mohamed Ould Yaghla, Zeïne Ould Anal l'enfer d'Ibidine et d'autres, je courrais très tôt à travers les rues de la capitale, à l'occasion de cette fête nationale, pour voir défiler cette armée dont j'étais très fier. Jamais plus rien ne sera pareil.

Extrait de l'enfer d'Inal

 

 

Nuit du 28 au 29 novembre 1990 à Inal

 

 

 

… « Sidina accepte et la chaîne est retirée. Le caporal Ould Demba s'approche de lui et lui fait une croix sur la jambe avec un feutre et lui dit : "De toutes les façons, ça ne sert à rien de la retirer. Pour toi, c'est fini". Je me demande comment il peut plaisanter de ces choses avec un homme aussi malade que Sall Oumar...
… Le lieutenant Sall Oumar demande de l'eau en permanence. Nous refusons dans un premier temps à cause de la fin tragique du capitaine Lôme. Le capitaine médecin ne peut rien faire n'ayant aucun médicament et étant lui-même très malade. La demande de Sall Oumar se fait de plus en plus insistante. Nous acceptons finalement de lui en donner, mais alors très peu. Je lui fais boire un tout petit peu. Il repose sa tête et se met à réciter un verset de Coran, "Ayat el Koursiyou". Il ne parvient pas à le réciter jusqu'au bout, mentalement, je le termine pour lui. Sa tête devient plus lourde dans mes mains. Tambadou qui est son voisin lui demande si ça va, il ne répond pas. On le secoue mais apparemment il y a plus rien à faire, il est mort exactement comme le capitaine Lôme. Nous pensons même que l'eau est peut-être empoisonnée. Mais cela ne peut pas être vrai puisque nous buvons tous la même. Le capitaine médecin Kane Hamedine nous explique que c'est un problème physiologique qui peut arriver. Nous appelons le chef de poste. Ils le sortent au cours de la nuit. Nous lui dédions deux prières dont celle qu'il était en train de réciter avant de mourir. Les propos du caporal Ould Demba me reviennent en mémoire et je le déteste encore plus. Je ne le portais déjà pas dans mon cœur, et pour cause, mais là, une haine impuissante remonte en moi »…

Extrait de l’Enfer d’Inal

 

©  L'enfer  d'Inal

 

 


  • © L'enfer d'Inal Mahamadou SY Lundi 24 novembre 2014 23h45
  • 0 Réaction
  • 28/11/2014
  • Crimes contre l'humanité

Réagir


  • CAPTCHA

Espace Membre

Calendrier

« Juillet 2017 »
Lu Ma Me Je Ve Sa Di
12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31

Newsletter

  • En inscrivant votre e-mail, vous recevrez gratuitement les bulletins d'information de O.D.H Mauritanie



Twitter

Côte d'Ivoire : tirs provenant de l'école de police à Abidjan (journaliste AFP) https://t.co/ViZCtGfmIG
le 20/07/2017
Côte d'Ivoire/mutineries : l'influent Hamed Bakayoko nommé ministre de la Défense https://t.co/ViZCtGfmIG https://t.co/KjG46MlpFd
le 20/07/2017
RT @cheikhAdara: Référendum constitutionnel : le brasier de la majorité et les étincelles de l?opposition:https://t.co/LPIBEGICQe
le 19/07/2017
RT @sneibaa: Mauritanie : Ce qui se passera après le départ d'Aziz https://t.co/q55reqCQEu
le 19/07/2017
RT @RFI: La CPI statue sur une liberté provisoire pour Laurent Gbagbo https://t.co/Fl4XRHL7iz https://t.co/aflBPmONm4
le 19/07/2017

Livre d'or

  • Dernier message :

  • Mes chers amis et amies dans l adversite et la desolation chers camarade de combats contre l injustice et la privation contre la maladie et l ignorence pensez vous que nous n avons pas assez criais et...

    par dajakSsee
  • Aller sur le livre d'or →

Rechercher sur le site

Visiteurs en ligne

    • avatarO.D.H Nouvelles
  • Nombre d'invités : 2

Météo

Lundi

min. 15 °

max. 22 °

Risque de pluie

Mardi

min. 13 °

max. 23 °

Partiellement nuageux

Mercredi

min. 17 °

max. 25 °

Nuageux