Note de lecture de Mr Mohamadou Saidou TOURE (Thierno) : Paris, février 2009. Posté le 28/01/2010 - Par Mohamadou Saidou TOURE (Thierno) Mercredi 3 Février 2010 - 15:50
REPRISE DES TROUBLES EN MAURITANIE DU SUD :
- DANS LE GUIDIMAKHA
Entre mai et novembre 1907, les Soninkés du Guidimakha se soulevèrent violemment contre les représentants de l’administration coloniale :
« (…) [Les] Sarakolets [Soninkés], entrant dans un état de surexcitation violente, frappèrent brutalement, malgré l’intervention de l’administrateur, les notables qui avaient été convoqués à la résidence pour rendre compte de cet acte d’hostilité grave. »
(page 409 : CARAN, 299MI 1073/ANS 17G 41, pièce 2)
La déperdition de la force militaire des troupes coloniales est d’autant plus grande, que les Français doivent aussi faire face à des groupes armés maures qui ont « menacé d’assiéger le poste de Selibaabi » : « Awlâd Bu Sba, Brakna et Idowish, issus de la troupe de Mulây Idriss qui venait de se disloquer » (page 410)
- DANS LE FOÛTA TÔRO : « FIYANNDE AALI YERO JOOP », « L’ATTAQUE ARMEE DE ALI YERO DIOP »)
Au Foûta Tôro, un mouvement anticolonial d’inspiration religieuse fut enclenché « en pleine préparation de la conquête du nord du Tagant et de l’Adrâr ». Ali Yéro Diop prétend être investi d’une mission divine, celle de « convertir à l’islam les Européens installés dans le pays. » Il a une cible de choix, Saint-Louis (siège de l’autorité centrale coloniale) et un objectif ambitieux : « raser la tête du commandant [c’est-à-dire le « convertir » à l’islam] et du Borom Ndart [chef de Saint-Louis]. » (page 421).
A l’aube du 15 mars 1908, dans un combat à feu nourri avec les troupes coloniales du poste militaire de Dagana, les hommes du « Mahdi » essuient un revers cinglant. Ali Yéro Diop, aux prises avec les hommes de l’administrateur Chesse, tombe face à la contre-offensive qui lui opposée :
« les hommes de l’agitateur, qui s’étaient couchés dès les premières salves, s’abritèrent derrière les cadavres. Ils tirent posément, avec beaucoup de calme. Ils visent le sommet du mur, derrière lequel se trouvent les défenseurs du poste, et les fenêtres du 1er étage, derrière lequel sont les dames. Un fanatique se jette sur la porte des écuries, essaie de faire sauter la serrure avec un sabre et ordonne aux gardes d’ouvrir. Les chants et les cris durent pendant tout le combat. Vers 9h15, le feu se ralentit, faute de munitions, d’un côté comme de l’autre. Ce qui reste des assaillants s’enfuit. Le chef Samba Yom les poursuit et fait quelques prisonniers. »
(ANS 13 G 116, Saint-Louis, le 28 mars 1908, le Secrétaire général des colonies H.C., Lieutenant-gouverneur p.i. du Sénégal au Gouverneur général des colonies AOF, Dakar, pièce 23.)
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FIN DE LA TREVE EN PAYS MAURE
Toutefois, la multiplication des foyers de tension sur les territoires occupés - ou en voie de l’être - par la France n’amoindrit pas, de manière déterminante, son expansionnisme, et la stratégie de « diviser pour régner » de Gouraud porta l’estocade décisive à la région d’Adrar :
« Pendant toute l’année 1909, les Français poursuivirent leur conquête des territoires de l’Adrar, en consolidant leurs positions, alternant actions militaires et campagnes de soumissions volontaires initiées par le shaykh Sidiya Bâbe. Ce dernier écrivit des lettres à toutes les tribus « (…) leur donnant des conseils de paix, en les assurant que le Coran ne les obligeait pas à combattre un ennemi qui avait prouvé sa supériorité et en leur garantissant que les Français respectaient la religion des Musulmans. Il en était la preuve vivante- en somme, une sorte de fetoua à lever les scrupules religieux » (Gouraud 1909 : 204)
Shingît et Wadân furent conquis sans combat, respectivement le 27 juin et le 03 juillet 1909. Malgré ces revers militaires, les éléments les plus irréductibles poursuivirent les combats, rendant des coups mortels aux troupes coloniales qui perdirent quelques soldats. (…) Gouraud utilisa alors une solution désormais classique dans de pareilles circonstances : diviser pour régner. Il exploita les contradictions antagonistes entre tribus soumises et tribus insoumises. Il incita certaines, nouvellement soumises et à qui il avait rendu leurs armes, à s’attaquer à leurs ennemis du Nord qui nomadisaient dans le Tiris et le Sahara occidental. C’était aussi un moyen de détourner les expéditions des medjbûr des « cercles du sud » afin de garantir la sécurité des populations de ces régions (…) On peut considérer que l’occupation de l’Adrâr fut globalement acquise dès le mois d’octobre 1909. » (pages 434-435)
La lutte armée contre les troupes coloniales dans le Tagant et les Hodh n’en continua pas mois à donner du fil à retordre aux troupes coloniales, même si le camp anti-colonial rétrécit inexorablement comme peau de chagrin et que la reddition ou la mort de grands noms de la résistance fissure les rangs des combattants, qui deviennent maintenant de plus en plus clairsemés :
« les soumissions spectaculaires de chefs de tribus Rgeybat du sud (octobre 1913), d’un des fils de shakh la El Aynin, Taleb Khyâr (mai 1919), la mort de son frère Heyba (21 juin 1919) donnèrent au colonialisme français toutes les possibilités de briser progressivement la résistance armée dans le Nord et d’asseoir sa complète domination sur cette partie importante du territoire colonial de Mauritanie ». (page 437)
Ainsi, dès le 25 décembre 1920, « La marche vers le Nord » - projet expansionniste de la France qui voulait « relier les rives de la Méditerranée aux bassins du Sénégal et du Niger »- devient réalité. En effet, en contrôlant la partie septentrionale de la Mauritanie, la France venait de réussir à empreindre de sa marque digitale un territoire immense, des berges argileuses du fleuve Sénégal aux étendues sablonneuses des contrées mauritaniennes jouxtant l’Algérie, sans aucune discontinuité territoriale.
Cependant, selon la version de l’historiographie nationale- celle qui est transmise aux écoliers mauritaniens-, c’est plutôt « la fin tragique en mars 1933 » de l’émir Sidi Ahmed Ould Ayde qui, sonnant le glas de la résistance du pays maure contre la colonisation française, consacre réellement la subordination des « Bîdhân » (« Maures blancs ») à l’Empire français.
III. « INDIGENES DE LA REPUBLIQUE »
Les présomptions de souveraineté – conservée jusqu’à 1933 ou aliénée à la France plus tôt- mises à part, on peut noter que c’est bien en 1920 que la puissance coloniale française considère le pays maure comme pacifié, dussent les actions de résistances perdurer encore. Considéré désormais par le « gouvernement général » comme « ayant largement évolué sous l’égide militaire », le pays maure qui, déjà en 1904 avait vu son statut de « protectorat » se transformer « en territoire civil de la Mauritanie », devient officiellement une « colonie » de l’Afrique occidentale française, en 1920. (Cf. Bulletin du Comité de l’Afrique Française, 31ème année, N° 1, janvier 1921, « Afrique occidentale française : la réorganisation administrative », p.25-27)
Paradoxalement, la nouvelle colonie ne correspond pas à « un espace ethnique et culturel » homogène, comme le souhaitaient ses « initiateurs politiques » : il fallait l’intégrer dans une entité plus grande, qui comprenne la rive droite du fleuve Sénégal (« la partie utile ») pour justifier son existence économique :
« Ensuite l’annexion de la rive droite ne permit pas l’application de la théorie de l’ « espace ethnique et culturel » maure exclusif, comme l’avaient imaginé les initiateurs, malgré l’insistance à sa réalisation de la part de quelques administrateurs, ceci jusqu’au début de la seconde guerre mondiale. C’est le second échec par rapport au projet initial. Nous avons vu d’ailleurs que ces intentions, la création d’une « colonie ethnique », étaient une pure utopie administrative, compte tenu de l’imbrication économique des différentes populations vivant dans ces régions, imbrication qui avait été accentuée d’ailleurs par le commerce de traite dans les escales du Sénégal, puis par la traite de l’arachide. L’une des conséquences de l’annexion de la rive droite au territoire civil de Mauritanie fut, évidemment, la carrière d’une barrière administrative et l’écartèlement des unités villageoises entre deux administrations qui, bien que régies par la même puissance coloniale, n’hésitèrent pas à se présenter aux yeux des populations indigènes en rivales, défendant chacune les « intérêts de sa colonie ». La création d’une frontière au milieu d’une unité géographique homogène a favorisé le dysfonctionnement d’un mode d’organisation socio-économique que des agriculteurs et des pasteurs avaient mis des siècles à élaborer. » (page 718)
L’intégration conjointe du « bassin inférieur du Sénégal » - une partie des pays wolof, haal-pulaar et soninké – et du « Trâb El Bîdhân » dans une entité coloniale commune ne met pas, pour autant, une sourdine au dessein du colonisateur de réserver un statut spécifique au pays maure, dans le cadre de sa « politique des races ».
On savait le code de l’indigénat - en vigueur dans toutes les colonies - être aux antipodes d’une citoyenneté indifférenciée, laquelle eût mis tous les sujets de la République sur le même pied. L’intérêt singulier de l’administration coloniale française pour les classifications ethniques et épidermiques de ses indigènes montre, sous un jour particulier, avec quel éclat l’universalisme tricolore a resplendi dans les appendices de l’AOF (Afrique Occidentale Française):
« lorsque des races diverses habitent le même territoire, plusieurs tribunaux de subdivision peuvent coexister sur ce territoire, chacun jugeant ses justiciables relevant de la coutume qu’il applique, chacun ayant sa liste de notables, c’est-à-dire ses juges titulaires et ses juges suppléants, chacun exerçant sa juridiction sur une région déterminée ».
(page 385 in Marty : tome 2 ; Etudes sur l’islam au Sénégal, Paris, Leroux, 2 volumes ; tome 1 : Les personnes, 412 pages ; tome 2 : Les doctrines et les institutions, 444 pages).
Cette administration « ethnique » ou /et « raciale » de la nouvelle colonie a une traduction concrète sur le plan fiscal : les « Bîdhân» (« Maures blancs ») sont exonérés de l’impôt « par captation », impôt de « servage » imposé aux seuls « Noirs », selon Richet :
« (…) une taxe personnelle et annuelle de 3 francs à tout individu de race noire vivant sur la rive droite du fleuve »
(Etienne Richet : La Mauritanie, Larose, Paris, 1920)
La nouvelle donne administrative – création d’une nouvelle colonie, indépendante du Sénégal- requérait, aux yeux de l’administration, un « rééquilibrage démographique » pour harmoniser les recettes fiscales de part et d’autre du fleuve Sénégal: d’autant que, sous la pression des incursions des tribus guerrières maures, un mouvement de repli vers le Sénégal s’était enclenché, de bonne heure, et avait fini par dépeupler la partie septentrionale de la vallée du fleuve Sénégal. On comprend alors pourquoi le royaume wolof du Waalo, dont la capitale était Ndiourbel, n’eut guère d’autre choix que d’installer ses pénates sur la rive gauche du fleuve Sénégal, sans demander ses restes:
« La pression constante des Bîdân, surtout à partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle, avec la consolidation militaire de l’émirat de Trarza qui participe à la double traite des esclaves en direction de la côte et en direction du Sahara et d’Afrique du Nord, provoqua des exodes importants des populations du royaume sur la rive gauche. Cette descente fit reculer la limite du peuplement waalo waalo, et par conséquent la frontière du royaume plus au sud. La conséquence politique majeure de cette pression bîdân fut évidemment le transfert, vers 1705, sur la rive gauche, de la capitale du royaume, qui se trouvait à cette date à Njurbel. Au moment de la conquête du pays par Faidherbe, en 1854, la présence de la population du Waalo Barak se réduisait sur la rive droite à une quinzaine de villages disséminés sur un territoire s’étirant le long du fleuve sur près d’une centaine de kilomètres entre Njaago, au bord de l’Atlantique, à Gaani, à la frontière avec le Fuuta Tooro, la largeur de cette bande de territoire ne dépassant guère deux kilomètres. Les territoires de la rive droite du Waalo Barak font partie aujourd’hui des arrondissements de Jjaago, de Kër Masen et de Kêr Muur, dans la région administrative du Trârza, ayant pour chef- lieu Rosso sis près de l’ancienne capitale du Royaume, Njurbel, devenue un simple quartier de cette ville. » (page 35).
Cette histoire mouvementée de rapines, de captures et de mise en servage de populations riveraines du fleuve est bien exprimée par la langue pulaar, dont un dicton populaire désigne comme un pis-aller l’abandon de la rive droite pour la rive gauche du fleuve Sénégal : « Maa rewo ronnkaa nde worgo hoDaa » (« C’est parce que le Nord était hostile que le Sud fut habité »)
Les archives coloniales fourmillent aussi d’informations sur les exactions perpétrées sur les villages soninkés :
« Il ne se passe pas de jour que je ne sois pas informé qu’une femme, un enfant, un âne ou un cheval a été enlevé aux abords des villages » (page 270).
Le capitaine Roux, commandant le cercle de Bakel, au colonel commandant supérieur du Soudan français : ANS 13G 192, Bakel, le 28 mars 1892, pièce 9.
Ces agressions laissent complètement désemparée la gent masculine soninkée, à laquelle le capitaine Bellat reproche, sur le ton de la provocation, une certaine mollesse « féminine » face aux chameliers maures :
« Le Sarakolet [soninké] est une femme qui a besoin d’un commissionnaire de nuit ». page 270.
(Le capitaine d’artillerie de marine J Bellat : Archives nationales du Mali (ANM), ID42, « Note sur le Guidimakha », Cercles de Kayes, décembre 1892)
C’est l’officier Martelly qui, en décrivant la situation infernale de la rive droite du fleuve Sénégal, tire les conclusions qui en découlent :
« Pour peu que cela continue, la sécurité n’existera plus pour les habitants de la rive droite, et toutes les transactions de village à village seront arrêtées ».
Martelly : ANS 13G, Rapport sur la situation politique, commerciale et agricole du cercle de Bakel, mis de juillet 1892, pièce 38.
Deux ans plus tard, l’insécurité est toujours aussi grande sur la rive droite du fleuve Sénégal. Les tentatives de l’administration coloniale de repeupler cette région, dont ils viennent d’accomplir la conquête, ne trouvent guère d’échos favorables auprès de beaucoup de ses autochtones qui avaient décampé face aux imprévisibles razzias des guerriers maures :
« Je leur ai [aux Soninkés] demandé s’ils voudraient aller à Gangari qu’ils habitaient il y quarante ans, mais ils ont une peur bleue des Maures qui, disent-ils, ont enlevé à cette époque les 2/3 de leurs populations » (Page 279)
Le capitaine IMBERT à Bakel : ANS 13G 234, pièce 51, page 3, Sélibaby, le 23 juin 1894.
Aussi, la pacification du « Trâb El Bîdhân » eut-elle pour corollaire d’apaiser la rive droite du fleuve Sénégal. Désormais, le « rééquilibrage démographique » dans la vallée du fleuve Sénégal pouvait se faire sans mettre en péril la vie de ses habitants, longtemps à la merci de pillards, dont le remarquable esprit distinctif avait la particularité de mettre sur le même plan « butin matériel » et « rapt de femmes et d’enfants ».
Quoique la rive droite du fleuve Sénégal appartienne désormais à la « colonie de Mauritanie », ses habitants continuent à être régis par les mêmes lois et à partager les mêmes structures politiques, administratives, judiciaires etc. que les habitants de la rive gauche : « cercles », « provinces », « cantons », « chefferies supérieures », « chefferies de provinces », « chefs de cercles », « gardes de cercles », « cadis », « commis expéditionnaires », « interprètes », etc.
L’administration française, soucieuse de faire prévaloir la paix pour contrôler plus efficacement ses indigènes, s’attèle à la mise en place d’un nouveau découpage territorial et place à la tête de ces nouvelles entités administratives des hommes de confiance, dont la loyauté envers la France ne s’est jamais démentie. Aussi dans le « Laaw », l’administration coloniale imposa-t-elle « l’autorité exclusive » des descendants de l’Almamy Mamadou Birane Wane, qui fut un allié inconditionnel de la France, dès les premières heures de la conquête du Foûta Tôro. Dans la province de « Yirlaabe-Hebbiyaabe », la France imposa Abdoulaye Mamadou Kane pour récompenser ses loyaux services, lors de la conquête du « Fuuta central »:
« la direction fut confiée en mars de la même année à un ancien interprète de la direction des affaires politiques, Abdullaay Mammadu Kan, en récompense des nombreux services rendus, notamment au cours de la conquête militaire coloniale du Fuuta central. Les deux provinces furent réunies spécialement afin de lui donner un territoire important à la dimension de sa personnalité, avec le titre de chef supérieur. (…) Celle-ci [la conquête militaire] lui permit, lui et ses deux frères Raasin et Aamadu Kan, de fonder une véritable « dynastie » de chefs de provinces et de cantons, d’interprètes, qui étendit son influence dans les territoires du Yiirlaabe et du Hebbiyaabe et dans le Dimat. » p 224
Très francophile, Abdoulaye Mamadou Kane fit créer une école primaire à Salndé dès 1894. Elle était destinée à l’usage exclusif des aristocrates, qui étaient tenus d’inscrire leur progéniture à l’école française, malgré leurs sentiments de défiance à l’égard de l’institution scolaire des « Infidèles » :
«Francophile, il voulut promouvoir l’expansion de la langue et de la cultures françaises. Son expérience personnelle l’avait conduit à croire que le meilleur moyen de rapprocher les Fuutankoobe des intérêts de la France était d’envoyer leurs enfants à l’école française. Pour se faire, il fit créer en 1894 une école primaire à Salnde, où les familles aristocratiques de la province venaient inscrire obligatoirement leurs fils. Il avait aussi la conviction que l’école pouvait être source de progrès pour le pays au seul service des parentèles dominantes. Il fut le premier à prendre une telle initiative parmi les dirigeants de la chefferie indigène du pays. Les autres ne suivront que plus tard. »
(page 225).
Pour vaincre l’hostilité de ses administrés, hostile à l’autorité des « Infidèles » (« chrétiens »), l’administration coloniale s’appuya opportunément sur la confrérie « tidjane », pépinière dans laquelle sont recrutés ses cadis (juges musulmans) pour dire le droit à une population qui lui est acquise sur le plan idéologique et religieux. Dès 1904, date de la création du «Territoire Civil de la Mauritanie », Thierno Amadou Moukhtar Sakho (grand-oncle de Ibrahima Abou Sall, auteur du livre qui fait l’objet de notre compte-rendu) fut nommé « qâdi supérieur » de Boghé. En bonne intelligence avec l’administration coloniale, il gardera ses fonctions jusqu’à 1934. Son fils, Thierno Moukhtar Amadou Sahko, fut préposé à la même fonction judiciaire, de 1947 à 1961.
On est encore à l’ère coloniale, mais l’émergence de « dynasties» qui tiennent les rênes de l’administration, de la justice etc. montre déjà, en filigrane, l’architecture et la sociologie politiques du futur Etat mauritanien. Le point commun entre la plupart des personnalités politiques et religieuses autochtones (« chefs de cantons », « cadis », interprètes » etc.) cooptées et adoubées par la France, c’est, en effet, leur commune origine aristocratique et leurs liens de sang séculaires, entretenus et confortés par l’endogamie.
Si la France hexagonale se fait fort de rappeler, à qui veut l’entendre, que ses idées révolutionnaires ne font pas bon ménage avec celle des aristocrates, force est de constater, qu’en Mauritanie, l’administration coloniale a d’abord, sinon accentué, du moins maintenu l’étanchéité des cloisons sociales. Ce n’est guère fortuit que les premiers dirigeants de la Mauritanie indépendante aient (presque) tous une commune origine nobiliaire:
« L’administration coloniale fit appel aux aristocraties locales. Contrairement aux idées reçues, la puissance coloniale ne chercha jamais à bouleverser les « privilèges » politiques des aristocraties provinciales et villageoises des pays de la vallée. Cet ordre a été respecté au Waalo Barak, au Fuuta Tooro et au Gidimaxa, même si, dans cette dernière province, entre 1895 et 1904, elle avait réussi à imposer, sans succès définitif d’ailleurs, une autorité provinciale centrale au-dessus de la chefferie villageois traditionnelle sans que celle-ci ne soit remise en cause. » (page 719)
Le jeu d’équilibrisme pour ménager la chèvre et le chou atteint ses limites lorsque, dans un saut acrobatique de haute voltige, le général Faidherbe, beau spécimen de la philantropie coloniale, se contorsionne à trouver des exceptions juridiques à l’application du décret de l’abolition de l’esclavage de 1948; comme si, en la matière, les intérêts des esclaves et ceux de leurs maîtres pouvaient être conciliés :
« Face à cette question des esclaves, l’administration coloniale avait appliqué une politique résolument opportuniste et très pragmatique que résume bien cette phrase du directeur des Affaires indigènes du Sénégal : « (…) sauvegarder tous les intérêts tout en maintenant les principes humanitaires. » Cette politique avait été inaugurée par le gouverneur Faidherbe qui s’était opposé à l’application intégrale, au Sénégal, du décret d’émancipation du 27 avril 1848. Dans cette colonie, l’arrêté du 18 octobre 1855 distinguait, d’une part, « (…) les Européens et gens de Saint –Louis » qui restaient seuls soumis aux dispositions du décret d’émancipation ; d’autre part, « (…) les populations qui viendront s’établir dans les postes français, autres que Saint-Louis ». Celles-ci avaient le droit de conserver leurs captifs, et le décret de 1848 ne leur était applicable dans aucune de ses dispositions. Les personnes de la première catégorie avaient même « (…) la possibilité de louer des captifs à ceux de la seconde pour les employer, soit dans les maisons de commerce, soit à la culture, à la condition ne n’exercer sur eux que les droits qu’un maître a sur des travailleurs libres à ses gages. » Les esclaves fugitifs n’étaient (…) reçus et affranchis » que s’ils « (…) provenaient des pays ennemis » ou « (…) expulsés comme vagabonds hors des limites du territoire français s’ils provenaient des pays amis. » (Pages 293-294)
(Arrêté du 18 octobre 1855 : Bulletin administratif des actes du gouvernement du Sénégal : années 1853-1857, page 207)
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La conquête du territoire mauritanien ne se réduit donc pas à cette opposition schématique, largement entretenue et véhiculée par une certaine vulgate de la Mauritanie indépendante, entre un « Sud » collaborationniste - que l’on aurait occupé et colonisé sans coup férir - et un « Nord » héroïque et martial : dans le « Trâb El Bîdhân », comme dans le Waalo Barak, le Guidimakha et le Foûta Tôro, des actions de résistance ont été entreprises contre la pénétration coloniale. La divergence d’intérêts politiques, économiques et idéologiques fut opportunément exploitée, partout ailleurs, par le colonisateur, au grand dam des résistants qui durent se résoudre à le combattre en rangs dispersés et à tisser des alliances anticoloniales au-delà de leur espace politique trbal ou ethnique :
- Abdoul Bocar Kane contre des notabilités de provinces (marginalisées à tort) qui s’allièrent à la France pour remettre en cause la prééminence politique de leur rival, qu’elles contestaient.
- Cheikh Ma El Aynin (marabout hostile à la présence des « infidèles » en pays musulman et qui appelle au « djihad ») n’a pas la même appréciation que son pair, Cheikh Sidya Bâbe, qui n’hésite pas à rédiger une « fatwa » à l’attention des tribus maures pour justifier la nécessité de la présence coloniale française, qui serait seule capable de mettre fin à la violence et à l’anarchie.
- Alliance, dans le Waalo Barak, des Loggar avec les Français, qui leur permirent de prendre le dessus sur leurs rivaux Teejjek.
- Alliance interethnique (bîdhân-haal-pulaar-wolof) entre Bakkar Ould Sweid Ahmed, Abdoul Bokar Kane et Alburi Ndiaye contre le colonisateur.
- Assassinats politiques, en pays maure et haal-pulaar, dans certaines familles régnantes déchirées par des luttes de clans qui se positionnent pour ou contre la France, selon leurs intérêts politiques.
La résistance à l’occupation coloniale, pour être réelle en Mauritanie, n’en reste donc pas moins entachée par des querelles de préséance politique des chefs locaux, dans lesquelles il est difficile de percevoir explicitement la primauté de l’intérêt général de leurs peuples. Contre une certaine historiographie mauritanienne encline à aller vite en besogne en tressant des lauriers à des « héros » érigés en modèles pour le jeune Etat mauritanien (assoiffé de grandeur), il s’imposait de démêler l’écheveau des mobiles qui président aux luttes anticoloniales. Elles semblent, en effet, obéir, dans bien de cas, à des intérêts particuliers, et certains « héros » anticolonialistes mauritaniens ne paraissent pas avoir une opposition de principe à l’impérialisme, s’ils ont l’opportunité de l’exercer eux-mêmes sur leurs voisins immédiats :
-Alliance entre les représentants de l’empire omarien ( pourtant officiellement d’inspiration islamique) et la France impérialiste contre le marabout soninké Mamadou Lamine Dramé, hostile à l’occupation française.
- Exactions récurrentes des guerriers maures sur les populations de la rive droite du fleuve Sénégal, qu’ils n’hésitent pas à piller et à asservir.
-Prétentions impérialistes de Bakkar Ould Sweid Ahmed (figure de proue de l’anticolonialisme en pays maure) sur le pays soninké, etc.
Ce sombre tableau suffit, tout seul, à démystifier l’image idyllique d’un peuple mauritanien soudé et uni dans l’histoire face à un ennemi extérieur commun, le colonisateur, à qui on impute commodément tous les maux de la Mauritanie, dans cette posture narcissique et idéalisée de soi qui consiste à se dédouaner, à bon compte, de ses errements passés, présents et à venir. Malgré les échanges culturels nombreux entre les Mauritaniens, leurs liens de sang et leurs alliances interethniques avérées dans le passé, on ne saurait faire abstraction des épisodes dramatiques de leur histoire commune, faite aussi de persécutions et d’oppressions avilissantes : citer ces faits n’est pas un acte anti-patriotique.
Le mérite de M Ibrahima Sall est d’avoir, précisément, écrit une histoire dépassionnée, démystifiée et démythifié de la Mauritanie ; ni à charge, ni à décharge : une histoire qui se veut au service exclusif des faits, qu’un minutieux et persévérant travail de plusieurs années a rigoureusement établis pour redonner à la « Mauritanie du sud » - qui occupe une place si marginale dans l’historiographie mauritanienne - toute la place qui lui échoit, en toute justice.
Une autre qualité du travail de M Sall : sa thèse n’appréhende pas l’histoire du point de vue des « groupes dominants », une précision qui n’est pas superflue, eu égard à une certaine tendance d’écrire l’« histoire » …. En interrogeant les archives, il révèle la collaboration de beaucoup d’aristocrates (singulièrement les « Torobbé », groupe social auquel il appartient), sans ménager sa propre parentèle : cela ne crédibilise que d’autant plus le propos de M Sall, qui va à contre-courant de ces pages épiques prises pour de l’« histoire », dont on abreuve si ingénument les Mauritaniens pour les divertir.
J’ai eu l’insigne honneur d’assister, en 1998, à la brillante soutenance de thèse de M.Ibrahima Sall, à l’Université Paris VII- Denis Diderot, à Jussieu. Je garde encore aujourd’hui en mémoire les superlatifs employés par un des membres du jury : « Il y a des thèses excellentes, mais que l’on cesse de consulter au bout de quelques dizaines d’années ; mais, votre thèse, M Sall, fait partie de ces travaux exceptionnels que l’on continuera à consulter pour toujours ».
Cette volumineuse thèse de 1376 pages (qu’un emprisonnement dans le bagne de Oualata a failli tragiquement compromettre, en interrompant les recherches doctorales de M Sall pendant de longues années) n’est pas publiée dans sa totalité. On peut s’estimer, tout de même, heureux que l’éditeur ait consenti à publier, en un volumineux livre de plus de 800 pages, le travail universitaire de M Sall, qui a pu garder ainsi son point fort : celui d’être un trésor inestimable d’informations sur la Mauritanie du Sud, étayées par des sources bibliographiques abondantes et diversifiées (archives, ouvrages généraux, travaux universitaires etc.) qui s’étendent sur plusieurs dizaines de pages. Face à ce travail imposant, que les efforts inlassables de M Sall ont accompli, il ne sera plus possible d’écrire à la hâte – au risque d’être dérisoire - certaines contrevérités historiques sur la Mauritanie du Sud.
Puisse ce travail universitaire remarquable aider les Mauritaniens à se regarder en face, sans dénis, ni dérobades, en assumant la totalité de leur histoire et en y faisant face… fraternellement !
Puisse la leçon que l’Amérique vient de donner au monde entier, par l’élection d’OBAMA, être retenue par la Mauritanie !
Ce jour-là – j’espère qu’il n’est pas loin - la Mauritanie deviendra, pour sûr, véritablement mauritanienne, c’est-à-dire riche de toute sa diversité! Puissions-nous y assister !
Mohamadou Saidou TOURE (Thierno) : Paris, février 2009.
Les réactions
mamadou birane WANE Le 12/09/2010 à 19:58:10
Cher monsieur, je serais trés enchanté de collaborer avec vous pour des éclaircissements à propos des relations entre law et tawebir, brakna, bossoya, walo etc... et sur une certaine chronologie des faits et le contexte socio -economique
wanabirane@yahoo.fr





